Un peu de lecture pour les fêtes!
André Gorz est un philosophe et journaliste français. Sa pensée oscille entre la philosophie, la politique et la critique sociale. Il se reconnait lui-même comme un écologiste avant la lettre par la critique du mode de consommation de nos sociétés occidentales. Il est à l'avant-garde de l'écologie politique et son dernier livre, "Ecologica" est le regroupement de sept textes et articles parus entre 1975 et 2007, choisis par l'auteur lui-même. Peu de temps après la conception de cet ouvrage, André Gorz se donna la mort, ce qui revêt à ce livre son caractère testamentaire.
Bien souvent, les communicants ne traitent de l'écologie qu'en prônant des micro-solutions pour réduire l'impact environnemental des activités humaines. Il est dommage que soit éludée la dimension politique de l'écologie.
En effet, c'est bien elle qui remet en question l'organisation du système économique dominant et qui démontre ses conséquences catastrophiques pour la planète.
Un des textes du recueil, "l'idéologie sociale de la bagnole", écrit en 1975, m'a séduit par sa pertinence et ses réflexions toujours d'actualités aujourd'hui.
Comment ne pas se retrouver dans cet article lorsque l'on assiste tous les jours, impuissant, aux files de bouchons s'accumuler en début et fin de journée. Les voitures, aux multiples chevaux, s'agglutinent les unes dans les autres, dégazant leurs haleines toxiques sur la ville et ses habitants. Comment en sommes nous arrivés là, à accepter que la voiture, cet espace privatif envahisse l'espace public pour le rendre invivable?
Dans son article, Gorz se pose la question de savoir comment ce bien de luxe, destiné à l'origine aux plus riches, s'est-il démocratisé sans pour autant être connoté comme un "luxe antisocial"?
La réponse résiderait dans le triomphe de l'idéologie bourgeoise où chaque individu aurait le droit de s'avantager par rapport à un autre et dans le mythe de " l'avantage de la voiture ".
Selon l'auteur, "la généralisation de l'automobilisme individuel a évincé les transports collectifs, modifié l'urbanisme et l'habitat et transféré sur la bagnole les fonctions que sa propre diffusion a rendues nécessaires."
A l'origine, la voiture a été conçue pour permettre à une minorité de privilégiés d'aller plus vite que les autres. La voiture devient dès lors le symbole de l'indépendance totale. Cependant cette dernière devient paradoxale tant son utilisateur dépend de l'alimentation en énergie pour la faire fonctionner ainsi que la nécessité de recourir à un spécialiste pour la faire réviser ou réparer.
Les dirigeants des industries pétrolifères ont tout de suite compris l'intérêt de démocratiser la voiture sur le marché en faisant baisser les coûts de production, chaque possesseur de voiture devenant ainsi un client en plus pour l'industrie. De propriétaire d'un véhicule, l'usager devient finalement un simple consommateur à qui l'on va tenter de vendre un maximum de services.
Cette démocratisation a eu pour effet de faire baisser la vitesse urbaine de manière considérable. Avec une voiture, on avance à peine plus vite qu'un cycliste en ville. Les urbanistes ont tenté de résoudre le problème en rajoutant des voies de circulation. Mais plus le nombre de voies augmente, plus les voitures y affluent en masse!
La voiture devient l'inverse de ce à quoi elle était destinée. Elle fait perdre du temps et transforme la ville en un "enfer" invivable. La voiture pousse donc les gens à aller vivre en dehors de cet enfer, et paradoxalement d'augmenter les distances entre leur lieu de vie et leur lieu de travail. La voiture finalement "crée plus de distance qu'elle n'en surmonte".
La ville est l'enfer et la voiture en est donc la cause, elle rend la ville "puante, bruyante, asphixiante, poussièreuse, engorgée".
"Pis, inventée pour permettre à son propriétaire d'aller où il veut, à l'heure et à la vitesse de son choix, la bagnole devient de tous les véhicules, le plus serf, aléatoire, imprévisible et incommode : vous avez beau choisir une heure extravagante pour votre départ, vous ne savez jamais quand les bouchons vous permettront d'arriver."
On n'est pas libre de ne pas avoir une voiture, elle devient nécessaire et indispensable tant le paysage péri-urbain est façonné pour elle.
Comment sortir de cet impasse selon Gorz?
Il faut arrêter de prendre le problème des transports comme un problème particulier. Il doit être inséré dans un processus global qui regrouperait les problèmes de la ville, de la division sociale du travail et de la "compartimentation" qu'elle a introduite: un lieu pour travailler, un lieu pour vivre, un lieu pour sortir, un lieu pour apprendre, un lieu pour s'approvisionner...
Selon Gorz, "la division du travail coupe son temps, sa vie en tranche bien séparées, [...] afin que jamais ils ne vous viennent à l'idée que l travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins et vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose: l'unité d'une vie, soutenue par le tissu social de la commune".
Malgré quelques termes désuets, cet article écrit en 1975 est malheureusement toujours d'actualité aujourd'hui. La concentration automobile au centre ville devient invivable et dangereuse pour les piétons et les cyclistes. Mais cette situation ne pourra pas évoluer sans une révolution culturelle qui mettrait la voiture au ban de la société au lieu de l'idéaliser comme un moyen de transport symbolisant la liberté de l'individu.
Peut-être qu'une première étape vers une obligation de partager sa voiture avec des co-voitureurs permettraient déjà de réduire cette congestion automobile.
Une chose est sûre, notre agence [id-pop] ne participe pas à la paralysie du centre ville. Nous prenons même un malin plaisir à regarder avec un sourire malicieux chaque voiture que nous doublons à pied ou en vélo...!
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Source:
Gorz, André. Ecologica. Éd. Gallilée: 2008. 159p. ISBN: 978-2-71986-0757-3


